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Bobby Sands : 'est-ce que demain se souviendra ?'

Le 5 mai 1981, en Irlande du Nord, un mois après son élection de député à la Chambre des communes du Royaume-Uni, Bobby Sands, âgé de 27 ans, militant de l’IRA, meurt dans la prison de Long Kesh, après soixante-six jours de grève de la faim.


Il avait 27 ans. Il n’avait jamais tué personne. Son décès, survenu après 66 jours de grève de la faim, est devenu le  symbole d’un peuple, les catholiques d’Irlande du Nord, qui ne voulaient reconnaître aucun lien avec l’Angleterre. En combattant cette cause, le monde a ainsi pu ouvrir les yeux sur cette guerre, qui a tant ressemblé à une guerre civile. Les dommages engendrés durant ces 30 années de combats sont considérables pour les populations catholiques et protestantes de l’Ulster, avec 3 000 civils tués, 40 000 blessés et une région ravagée.

Dans le cercueil de Bobby Sands se trouvait un vierge colorée sur laquelle figuraient plusieurs signatures. En bas, à droite et au stylo rouge, on pouvait y lire une question : « Est-ce que demain se souviendra ? » Oui ! Demain se souvient ! Retour sur ce qui fut les heures les plus noires de l’histoire du XXe siècle du Royaume-Uni.

Long Kesh, symbole de l’occupation britannique

Surnommé « Bobby », de son vrai nom Robert Gerard Sands, porte parole des prisonniers de Long Kesh à Belfast, il incarne la cause républicaine-catholique. Membre de l’IRA (Armée républicaine irlandaise - Irish Republican Army) depuis ses 18 ans, l’armée des nationalistes irlandais catholiques contre la présence britannique en Irlande du Nord, considéré comme terroriste par certains, il n’en demeure pas moins le héros mort en martyr pour défendre la cause catholique et s’insurger contre le traitement des prisonniers.

Lors de ce conflit nord-irlandais, les grèves de la faim de 1981 résultent de plusieurs années de heurts opposant prisonniers républicains et loyalistes irlandais au gouvernement d’occupation britannique. Dès 1960, la situation devint explosive avec des affrontements d’une extrême violence entre l’IRA et les protestants.
En août 1971, le gouvernement de Londres transforme en prison l’ancienne base désaffectée de la Royal Air Force située sur le village de Maze afin d’incarcérer, sans procès, lors d’un vaste plan de « sécurisation », tout irlandais du nord, catholique, susceptible d’être un activiste pro-républicain. Dans cette prison de Long Kesh, connue également sous le nom de Maze, les prisonniers sont parqués et entassés dans des « blocs H » (H-Blocks), quartiers cellulaires de haute sécurité en forme de H dans des conditions déplorables. Jusqu’à la fin des années 1970, Long Kesh est avant tout un lieu d’incarcération non officiel et donc illégal, ne respectant pas les droits des détenus.

En 1976, le pouvoir britannique décide de supprimer le statut de prisonnier politique pour les membres de l’IRA. Ceci va engendrer une première cession de grève de la faim initiée par Billy McKee et suivie par une quarantaine de prisonniers. Ils finissent par obtenir gain de cause avec les conditions qui en découlent : aucune obligation de porter l’uniforme de détenu, ni de travailler au sein de la prison.
Cependant, cinq ans plus tard, Margaret Thatcher, Première ministre britannique de l’époque, qui considérait les membres de l’IRA comme criminels, leur supprime de nouveau le statut de prisonnier politique, les reléguant à celui de délinquants de droit commun. Cette suppression de leur statut politique implique donc le port de l’uniforme carcéral et la participation aux travaux de prisonnier. À cela leur est ôté le droit de libre association avec d’autres prisonniers ainsi que celui d’organiser des activités éducatives ou récréatives, le droit à une visite ou à recevoir une lettre et un colis par semaine. Enfin, les remises de peine sont calculées sans prendre en compte les périodes de protestation.

Une nouvelle vague de contestation va donc avoir lieu sous une forme différente cette fois-ci. Le 14 septembre 1976, Kieran Nugent refuse de porter l’uniforme carcéral et vit nu, uniquement recouvert de sa couverture de lit donnant ainsi à cette vague de protestation le nom de « Blanket Protest ».

Ceci durera jusqu’en 1978 où les prisonniers décident de durcir leur mouvement en faisant la grève de l’hygiène. Ils refusent alors de se laver, et barbouillent les murs de leurs cellules de leurs propres excréments. Leur lutte pour la libération nationale les obligent à endurer les violences des matons, les fouilles corporelles, le froid, l’isolement et les privations de toutes sortes. Les douches leur sont interdites. Ils sont lavés au jet. Le 30 juillet 1978, Tomas O Fiaich, archevêque d'Armagh, rend visite aux H-Blocks et publie le rapport suivant : « On ne laisserait guère un animal dans de telles conditions, sans parler d'un être humain : la puanteur et la saleté dans certaines des cellules, avec des restes de nourriture pourrie et d'excréments humains éparpillés sur les murs, étaient presque insupportables. Plusieurs prisonniers se sont plaints de coups, d'insultes, de punitions supplémentaires (cellules froides sans même un matelas) et de recherches dégradantes menées sur les parties intimes de leurs corps nus. »

En cellule, Bobby Sands décide de palier à ses lacunes scolaires et apprend le gaélique ainsi que l'histoire de son pays. Il écrit des poèmes, des nouvelles et des textes politiques rédigés sur du papier à cigarette ou sur des pages de la Bible qu’il parvient à faire sortir de prison. Il raconte son Irlande, ses paysages et relate les grandes batailles de son histoire. Il chante également la souffrance de ses co-détenus et dénonce leurs conditions d’incarcération dans le journal républicain An Phoblacht.

« Un crime est un crime, ce n’est pas politique »

Le « Blanket Protest » malgré son caractère inhumain reste sans effet face à l’inflexibilité de Margaret Thatcher. Le 27 octobre 1980, une nouvelle grève de la faim est alors lancée, suivie uniquement par sept prisonniers sélectionnés pour leur appartenance à l’IRA et à l’INLA (Armée irlandaise de libération nationale - Irish National Liberation Army) : Brendan Hughes, Tommy McKearney, Raymond McCartney, Tom McFeeley, Sean McKenna, Leo Green et John Nixon. Ils sont rejoint au bout d’un mois par trois prisonnières de la prison d’Armagh ainsi qu’une douzaine d’autres prisonniers de Long Kesh. Des négociations sont alors entamées entre le Royaume-Uni et les prisonniers dont la santé se détériore rapidement. Après 53 jours de jeûne, le gouvernement finit pas accéder à leurs demandes, ce qui permet à McKenna d’échapper à la mort après plusieurs phases de coma.

C’est durant cette période que Bobby Sands va s'improviser professeur de gaélique. Le visage collé contre les murs de sa cellule, il hurle et chante les mots de sa langue afin que les prisonniers puissent les réciter après lui. « Notre revanche sera le rire de nos enfants », proclame-il.

En mars 1981, cela fait cinq ans que les hommes sont nus, et trois années qu'ils vivent dans leurs excréments. Cependant, le 1er mars 1981, face à un gouvernement qui malgré ses promesses n’a pas accédé à leur réhabilitation au statut de prisonniers politiques, persistant à les considérer comme des prisonniers de droit commun, Bobby Sands lance une deuxième vague de grève de la faim où chaque semaine, au péril de sa vie, s’y associe un nouveau détenu. il prend le commandement des prisonniers républicains, et mène le jeûne. Ils ont toujours leurs cinq mêmes revendications :  port de vêtements civils, pas de travail obligatoire, libre association, une visite, un colis et une lettre par semaine ainsi que la remise normale des peines.

Dès la seconde semaine de la grève, des manifestations ont lieu dans les rues de Belfast en soutient aux grévistes. En avril, lorsque leur situation prend un tour dramatique, la nouvelle se répand au niveau international, contribuant ainsi à faire connaître la cause des catholiques d’Irlande du Nord dans le monde entier.
S’instaure alors un véritable bras de fer avec la dame du même nom, Margaret Thatcher qui, insensible, campe sur ses positions et traite la question nord-irlandaise comme elle le fera pour tous les autres conflits du pays, avec toute l’inflexibilité qui la caractérise.

Lorsque Bobby Sands comprend que l’issue ne peut qu’être fatidique, l’écriture devint son espoir de survie au-delà de la mort. Il mémorise également dans son journal les souffrances des dix-sept premiers jours de grève de la faim.

Survient alors le décès d’un député républicain du Fermanagh et du Sud du Tyrone et Bobby Sands, tout en poursuivant sa grève de la faim, décide de se porter candidat aux élections. Élu Membre du Parlement le 9 avril 1981, la grève prend un tour nouveau et l’opinion publique s’enflamme. Ses partisans restent persuadés que son accession à la Chambre des Communes va le sauver. Mais la dame de fer et son gouvernement conservateur ne font aucune concession. Elle affirme alors : « Nous ne sommes pas disposés à considérer la possibilité d’octroyer un statut spécial à certains groupes purgeant une peine pour avoir commis un crime. Un crime est un crime, ce n’est pas politique. »

Bobby Sands ne siégera jamais à Westminster et malgré un état de santé précaire, il ira au bout de ses convictions et de sa lutte. Après plusieurs jours de coma et 66 jours de grève de la faim, il décède le 5 mai 1981 à 1 h 17 du matin.

Face aux nombreuses critiques dont elle est l’objet, Margaret Thatcher déclare : « M. Sands était un criminel condamné. Il a choisi de s’enlever la vie. C’est un choix que son organisation n’a pas donné à beaucoup de ses victimes. »

Dans les deux semaines qui suivent la mort de Bobby Sands, Francis Hughes, Raymond McCreesh et Patsy O’Hara décédent à leur tour des conséquences de leur grève de la faim, provoquant des manifestations et des émeutes. Partout dans le monde l’émotion est à son comble et le gouvernement Thatcher est montré du doigt. Malgré une pression internationale croissante, l’inflexible dame de fer refuse de négocier leur statut de prisonnier politique, affirmant, fin mai 1981 que « devant l’échec de leur cause discréditée, les hommes de violence ont choisi, ces derniers mois, de jouer ce qui pourrait bien être leur dernière carte. »

Ces événements ébranlent cependant la confiance que la classe politique britannique a dans la politique répressive de Margaret Thatcher. Les Républicains apparaissent désormais comme un mouvement politique ayant l'appui de la population. Cette évolution est nettement démontrée par le vocabulaire utilisé par les médias, le terme « terroristes » ayant été progressivement remplacé par  « membres de l'IRA », puis « combattants de l'IRA ». Mais ce n’est qu’en 1997 que l’IRA acceptera un premier cessez-le-feu pour déposer officiellement les armes en 2005.

« Mourir pour l’Irlande »

Le bilan de cette lutte contre l’oppresseur britannique est lourd. Au total, dix hommes, tous jeunes, vont mourir pour l’Irlande en l’espace de sept mois sans que le gouvernement britannique n’intervienne pour mettre fin à cette hécatombe. Tout comme Bobby Sands, demain se souvient de leur sacrifice !

Après Bobby Sands, Francis Hughes est le deuxième prisonnier à entamer une grève de la faim. Ancien membre de l'IRA, il passe par l'OIRA (Armée républicaine irlandaise officielle - Official Irish Republican Army) et, lorsqu’elle déclare se retirer de la lutte armée, rejoins la PIRA (Armée républicaine irlandaise officielle - Provisional Irish Republican Army) avec son unité en 1972. Il est l'un des hommes les plus recherché d'Irlande du nord. Capturé lors d'un accrochage avec les SAS, l’unité de forces spéciales de l’armée de terre britannique, il est jugé, emprisonné et transféré à Long Kesh. Il meurt le 12 mai 1981 à l’âge de 25 ans après 59 jours de grève de la faim.

Raymond McCreesh est déjà, du haut de ses dix-neuf ans, un vétéran de la lutte armée dans le secteur sud Armagh. Capturé par l'armée, emprisonné à Long Kesh, il est le troisième à entamer la grève de la faim. Il meurt le 21 mai 1981 à l’âge de 24 ans après 61 jours de grève de la faim.

Né en 1957, Patsy O'Hara s'enrôle dans les Fianna Eireann (les scouts républicains) en 1970 puis, un an plus tard, prend sa carte du Sinn Féin (deuxième parti politique d’Irlande du nord dont le nom signifie « Nous-mêmes »). Quelques temps après, il est blessé à la jambe par une balle tirée sans raison apparente par un soldat anglais. En 1974, il fait l'objet d'une arrestation arbitraire et n’est libéré qu'en 1975. Peu après sa libération, il rejoint l'IRSP (Party républicain socialiste irlandais - Irish Republican Socialist Party). En 1977, il est arrêté, condamné et emprisonné à Long Kesh pour détention d'une grenade. Il entame sa grève de la faim trois semaines après Bobby Sands et une semaine après Francis Hughes et meurt lui aussi le 21 mai 1981 à l’âge de 23 ans après 61 jours de grève de la faim.
Membre de l'IRA, Joe McDonnell sert en tant volontaire de la brigade de Belfast, premier bataillon, compagnie A, unité active de Twinbrook, sous les ordres de Bobby Sands. Après un attentat à la bombe à Belfast, il est capturé en octobre 1976, bloqué par un barrage alors qu'il s'enfuit, avec huit autres volontaires. Condamné à quatorze ans de prison pour détention d'arme alors que le ministère public ne peut pas prouver qu'il est l'un des auteurs de l'attentat, il est incarcéré à Long Kesh avec trois de ses camarades, dont Bobby Sands. Il ne prend pas part aux premières grèves de la faim, mais il se joint à celle du 9 Mai 1981 en signe de révolte contre les promesses non tenues par les autorités britanniques. Quatrième gréviste de la faim, il décède le 8 Juillet 1981 à l’âge de 29 ans après 61 jours de jeûne.

Arrêté avec six autres hommes dans une rafle qui a suivi une série d'attentats en 1976, Martin Hurson signe des aveux sous la torture. Le juge refuse de reconnaitre le rapport médical faisant état de la torture et il est condamné à vingt ans pour appartenance à l'IRA, détention d'engins explosifs, conspiration dans le but de tuer des militaires anglais et attentats à l'explosif. Il est emprisonné à Long Kesh, rejoint immédiatement les « blanket men » et rejoint les autres grévistes de la faim. Il meurt le 13 juillet 1981 à l’âge de 24 ans après 46 jours de grève de la faim.

Ancien membre de l'OIRA, ancien membre de l'IRSP, membre fondateur de la PLA et de l'INLA, Mickael Devine est le septième gréviste de la faim et meurt le 20 août 1981 à l’âge de 27 ans après 60 jours de grève de la faim.

Membre de l'INLA, Kevin Lynch, est le huitième gréviste de la faim et meurt le 1er août 1981 à l’âge de 25 ans après 71 jours de jeûne.

Kieran Doherty est membre de l'IRA avec ses deux frères. Ils sont arrêtés et emprisonnés à Long Kesh. En juin 1981, il est élu Teachta Dala (député du Parlement irlandais) de Cavan/Monaghan, alors qu'il est emprisonné et en grève de la faim. Il meurt à 25 ans le 16 octobre 1981 après 73 jours de jeûne.

Également membre de l'IRA, Thomas McElwee, est le dixième gréviste de la faim. Il meurt le 8 août à l’âge de 23 ans après 62 jours de grève de la faim.

Le mouvement prend fin le 3 octobre avec encore six grévistes ayant jeûné entre douze et cinquante-quatre jours.

L’opposition protestants-catholiques, aussi violente fut-elle, n’était que la résultante de l'opposition des Républicains à la présence britannique. Par le sacrifice de Bobby Sands et de ses co-détenus, l'Irlande du Nord a finalement été perçue comme le lieu où s'affirmait une revendication nationale reconnaissant par là-même une légitimité au combat républicain irlandais face à une Margaret Thatcher qui a défendu ses convictions avec une volonté inflexible, allant jusqu'à l'intransigeance. Pour beaucoup, elle restera celle par qui le conflit en Irlande du Nord s’est amplifié allant jusqu’à sacrifier la vie de plusieurs personnes avec ce cynisme et cette brutalité qui la caractérisait tant.

Bobby Sands, écrivain, poète, musicien, est devenu un combattant dont on peut comprendre et partager la cause. Refusant de se soumettre à la violence et l’injustice de la Grande-Bretagne, il affirmait : « Je ne suis qu’un gars de la classe ouvrière, du ghetto nationaliste, mais c’est la répression qui crée l’esprit révolutionnaire de liberté. Je ne cesserai mon combat que lorsque j’aurai achevé la libération de mon pays, que lorsque l’Irlande sera devenue une république souveraine, indépendante et socialiste. » Par son trépas, Bobby Sands, un des plus grand héros de la lutte pour la libération de l’Irlande est devenu un martyr de la liberté. En Irlande et de part le monde, demain se souviendra toujours de ce héros tragique mort pour faire respecter les droits, les opprimés, pour instaurer l’égalité, la liberté et pour la victoire de la démocratie.

Béatrice Taupin
Dogan Presse Agence


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