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À Saint-Martin, Macron éparpille le puzzle de la représentation du monarque

Professeur associé à l'Université Paris-Sorbonne et auteur du “coup de com' permanent” (éd. du Cerf, 2017), Arnaud Benedetti analyse “l’accident communicationnel” d'Emmanuel Macron à Saint-Martin.

Aux Antilles, Emmanuel Macron a rejoué la scène de l’éternel retour, mais d’un éternel retour post-moderne, c’est-à-dire entièrement consacré à la production, l’exploitation et la diffusion d’une image et d’un récit. De facto, l’objectif était d’attester d’abord que l’homme de l’Elysée avait une parole, qu’il la tenait et qu’il suivait ses dossiers. Un an après Irma, le chef de l’Etat a voulu montrer, à force de déambulations et de rencontres, qu’il était attaché à sa promesse, prenant à revers ceux qui associent politique et vœux pieux au gré d’un cynisme désincarné et désenchantant. Le président avait dit qu’il reviendrait : il est revenu, a vu et s’est beaucoup fait voir. De ce point de vue, l’objectif est atteint. La machine au buzz a tourné à plein régime, consacrant son lot fictionnel à l’appétit du spectaculaire médiatique.

On peut gloser à l’infini sur ces séquences désormais routinières de l’expression présidentielle, y chercher un sens spécifique pour chacune d’entre elles, y déceler une symbolique forcément « signifiante », y voir pour les plus optimistes et enthousiastes un génie de la com’, à défaut d’y trouver une profondeur politique. Bien évidemment, ces vignettes numériques pourraient réactiver d’autres mémoires narratives : les illustrations des vieux manuels d’instruction civique par exemple, voire les paraboles christiques des évangiles. Littéralement, elles sont interprétables. Le face-à-face du braqueur repenti et du président avait pour vocation de théâtraliser la rédemption mais  dans sa forme sécularisée de cette seconde chance qui est donnée à celui qui saura répondre au stimulus de l’autorité et de la bienveillance. Ce sont ces deux emblèmes qu’Emmanuel Macron a tenté de brandir mais dans un exercice frénétique où la surenchère de selfies ne cesse de nourrir le ventre affamé de toutes les mediasphéres privées et publiques, il n’a pas su résister au cliché... de trop ! Celui où entre le jeune braqueur et l’un de ses comparses, geste équivoque à l’appui, le président se prête pour la énième fois à l’une de ses poses « selfiques », rituel obligé d’une forme démonstrative et instantané d’empathie.

À l’instar du Sarkozy décomplexé, du Hollande normal, le Macron « naturel » pense pouvoir tricoter la fonction à sa main

L’effet corrosif, réseaux sociaux aidant, s’est propagé au rythme de l’accident communicationnel. Il a contribué à gadgétiser la fonction présidentielle, l’ouvrant à toutes les familiarités, et aux interprétations relevant le contraste entre la sévérité avec laquelle fut opéré en son temps le recadrage d’un jeune lycéen au Mont-Valérien et l’indulgence présidentielle dont les deux jeunes de Saint-Martin paraissent bénéficier. Il a surtout exacerbé ce sentiment que la débauche d’images traduisait  la crise dans laquelle est entrée depuis plusieurs semaines l’imaginaire macronien. Le fil de l’ordre rompu, la lisibilité brouillée, la com’ présidentielle est comme désindexée de ses fondamentaux initiaux (rigueur, restauration de la fonction, classicisme de la forme, etc...) et livrée à un mouvement brownien peu en cohérence avec un discours d’autorité et sur l’autorité.

Le puzzle de la représentation du monarque est éparpillé : grave un jour, en roue libre un autre, tout à la fois autoritaire, post-ado parfois, libertaire, péremptoire, conciliant, classique, rock’n roll, condescendant, relâché, ce portrait aux mille facettes peut-il rassurer au moment même où la majorité traverse sa première zone d’épaisses perturbations ? Réagissant à la controverse suscitée par la publication du cliché iconoclaste de Saint-Martin, le président, conformément  à la vision binaire qu'il entend dessiner des batailles futures entre “ progressistes«  d’un côté,  »populistes«  de l’autre a ramené la polémique à une offensive exclusivement conduite par Marine Le Pen. La réalité s’est chargée de le contredire ; d’autres forces politiques s’engouffrant pour s’en étonner dans la brèche entrouverte par la publication de la photo du scandale. Le chef de l’Etat a complété sa défense en arguant qu’on ne pouvait lui reprocher sa spontanéité et son naturel... Or tout le problème vient qu’on n’exige pas d’un président d’être comme il est, mais justement de  littéralement  »faire«  et d’être président avec les codes, les us, les règles comportementales que l’on attend du détenteur de la fonction.

À l’instar du Sarkozy décomplexé, du Hollande normal, le Macron  »naturel" pense pouvoir tricoter la fonction à sa main, oubliant cruellement cette leçon que ce n’est pas l’homme qui fait la fonction, mais la fonction avec la force de son histoire et de son imaginaire qui installe l’homme dans les habits du Monarque. Le jeune Macron qui s’était appuyé à ses débuts tant sur ce «charisme fonctionnel» cher au sociologue Max Weber a oublié, chemin faisant du mandat, cet enseignement aussi fondamental que fondateur : son corps ne lui appartient plus tout à fait...


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