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Roman. ' Hôtel W ', ou le souvenir d’adolescence

Hôtel Waldheim François Vallejo Éditions Viviane Hamy, 298 pages, 19 euros
Dans un palace des Alpes suisses, un jeune homme est manipulé par des agents opposés. François Vallejo donne un thriller entre Thomas Mann et Georges Perec.

Quoi de plus intriguant que de recevoir, sur une carte postale représentant les lieux où, adolescent, on a passé ses vacances d’été, un message anonyme rédigé dans un français approximatif ? Celui que Jeff Valdera découvre un beau matin porte au recto un gros chalet alpin, avec la mention « Hôtel W », le reste étant hors cadre. Au recto, le nom complet de l’hôtel Waldheim et une ligne manuscrite demandant si ça lui « rappelle queqchose ». Jeff, bien sûr, se rappelle les étés en Suisse, à Davos, dans cet hôtel isolé, adossé à la forêt, entre civilisation et sauvagerie. Il revoit la société riche et guindée qui peuple l’hôtel, leurs promenades rituelles, leurs jeux dans le grand salon, et, assez nettement, ses premiers émois érotiques devant de jolies touristes. Le lecteur à qui cette histoire d’hôtel de montagne dans les Grisons « rappelle quelque chose » n’aura pas le loisir de se réjouir longtemps de son érudition : l’allusion à la Montagne magique de Thomas Mann est clairement assumée dès les premiers chapitres, c’est même un des ressorts de la mise en marche du récit.

En attendant, les cartes postales se succèdent, distillant quelques informations, et peu à peu, une rencontre se dessine. Jeff Valdera découvre qu’il a affaire, non à un ancien pensionnaire du Waldheim, mais à une femme, Frieda Steigl, fille d’un homme étrange, un historien randonneur qui a initié Jeff à l’« art subtil du go ». Est-ce la présence de cette femme, est-ce son français incertain, les souvenirs de ces vacances de 1976 remontent à la surface. Partenaire de go de Steigl, Jeff jouait aussi aux échecs avec un certain Linek, se disant natif de Lübeck. C’est là que Thomas Mann entre en scène. La très âgée mais très fine Esther Finkel, rescapée des camps, fait remarquer que non seulement le couple Linek semble tout ignorer de Thomas Mann, la gloire locale de Lübeck et de Davos, mais que leur allemand a plutôt des accents saxons. Et la Saxe, en 1976, c’est la RDA.

Jeff Valdera,16 ans, va donc, entre jeu d’échecs et jeu de go, se trouver sans le savoir l’intermédiaire rêvé, le « go-between » idéal dans un jeu qu’il ne comprend pas. Son indiscrétion, son sens de la gaffe et sa naïveté vont faire de lui un informateur que les uns et les autres vont s’ingénier à manipuler, à retourner. Les uns et les autres : la Stasi et un réseau peu structuré d’universitaires cherchant à aider des collègues dissidents à passer à l’Ouest et à y vivre.

Vallejo met ainsi en place un système dont la force n’est pas tant l’habileté du jeu de miroirs est-ouest, noir-blanc go-échecs, que la manière dont se libère la parole du narrateur. Ruminant ses souvenirs pour lui-même, puis les lâchant à voix haute, enfin écoutant son interlocutrice, au point qu’on ne distingue plus qui dit quoi, qui tait quoi, qui commente qui, dans ce flux ininterrompu de confidences, de révélations et d’aveux. Aux voix de l’homme et de la femme se mêle le chœur des archives. Déchiquetées par les broyeuses à la chute du mur et reconstituées, gigantesque puzzle de milliards de pièces, titanesque amplification de celui de la Vie mode d’emploi, elles tendent à Jeff un miroir où il se voit pion dérisoire et voyeur aveugle, avant le retournement ultime. Imaginons Perec écrivant un thriller pour Hitchcock, ce pourrait être Hôtel Waldheim.

Alain Nicolas


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