Interview avec le poète Elias Letelier.

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Interview avec le poète chilien Elias Letelier

Dans le cadre de la parution de l'anthologie poétique "Canto a un prisionero":

Interview avec le poète Elias Letelier.

Elias Letelier-Ruz est né en 1957 à Santiago (Chili). A l'âge de 15 ans, il entre au Parti communiste. À la suite du coup d'État qui renverse Allende en 1973, il rejoindra la résistance et vivra dans la clandestinité. Il collabore à la création de Comités antifascistes et à la formation de fronts externes de la zone Sud de Santiago (ADA=regroupement de diffusion de l'art) et également à l'établissement d'ateliers littéraires dans les usines, les quartiers pauvres ainsi que de la Société des écrivains du Chili. Poète et essayiste, il a étudié la linguistique anthropologique, la psychologie, l'anglais, le français, l'allemand, l'italien, l'électronique, la robotique, l'informatique, la programmation et a entamé une maîtrise en littérature.

Il vit au Canada. Il vient de publier une anthologie poétique en espagnol intitulée « Canto a un prisionero » en hommage aux prisonniers politiques de Turquie, à laquelle près de 100 poètes ont collaboré. La semaine dernière, il a traversé l'Atlantique en compagnie de six autres poètes pour présenter l'anthologie. Nous reproduisons ci-dessous l'entretien qu'il a accordé à Bahar Kimyongür, coordinateur de leur tournée en Europe :

Quelle a été votre motivation pour la publication d'une telle anthologie ?

Sur notre continent, il y a un manque d'information sur la Turquie, et dans ce cadre, nous avons considéré nécessaire de faire un pont entre nos différentes sociétés et cultures en lutte. Spécialement quand la lutte du peuple turc ressemble tellement à la lutte que nous avons eue en Amérique latine, de part la fierté de ces femmes et hommes qui s'organisent pour défendre leur droit à vivre avec dignité et en paix.

Et pourquoi avez-vous spécifiquement choisi de parler des prisonniers politiques de Turquie ?

On voit avec douleur, le silence qui recouvre l'Amérique à ce sujet. Un silence qui ne touche pas seulement notre historique devoir internationaliste mais aussi notre devoir avec nous-mêmes. Vous savez, nous avons des milliers de prisonniers politiques en Amérique latine : au Pérou, au Chili, en Argentine, en Colombie, au Brésil etc. Et sur eux retombe un grand silence aussi. Mais à notre angoisse s'ajoute l'ignominieuse conduite du gouvernement turc qui a développé un programme machiavélique selon une méthode behaviouriste destinée à l'élimination psychophysique de l'individu. Par cette méthode basée sur l'isolement aujourd'hui connue sous le nom de « prisons de type F », le gouvernement essaie de détruire l'esprit et l'identité d'une lutte qui, au-delà de la mort, a clairement manifesté son irréductibilité. On a aujourd'hui, un enchaînement de victimes, de héros, d'exemples qui ont laissé leur vie dans les grèves de la faim. Il est important d'établir et ici, il faut le dire avec une grande fermeté, ma radicale opposition à la grève de la faim. C'est une désolation énorme de voir ces êtres humains célébrer la vie pour la vie jusqu'à la mort. Leur courage et leur volonté de défendre leurs principes jusqu'au décès est incommensurable. Je suis convaincu que ces êtres humains aimaient la vie avec une grande profondeur. Mais bien sûr, une vie digne. Et avec cette même dignité, ils se sont battus en devenant un point de référence et un modèle dans une lutte pour laquelle il faut continuer à rêver afin d'arrêter l'injustice. C'est très difficile de parler de ces personnes. On peut le faire du point de vue scientifique, médical ou émotionnel. Et sans doute, on ne peut aboutir qu'à une seule conclusion : leur courage surpasse toute notion de volonté humaine. Il faut être très conscient de ses idées pour les défendre ainsi. Nous comme poètes, nous avons pour seule option et ça c'est l'option qu'ils nous laissent, de transformer leur résistance en un chant à travers la poésie. C'est notre seul moyen de contrer un système social dégradant qui impose la mort aux êtres humains porteurs des rêves et pour qui il est interdit de rêver de liberté. Il est important d'établir que l'Etat est responsable de ces décès, qu'il faut le condamner pour ses exécutions parce que cela, c'est un génocide contre l'idée.

L'anthologie que nous avons publié est un ouvrage composé de 94 poètes et leur vers sont des chants d'amour destinés à dire de tous les coins de l'Amérique, « nous sommes ici et nous vous écoutons » mais aussi pour exprimer notre tristesse à l'égard du grand silence et de la désolation qui touche les peuples de Turquie. Aussi, nous saluons une résistance où le peuple, au milieu de la nuit, ouvre les yeux pour faire fuir ce que l'Etat nie. Quel courage !

Quand en Turquie, vous évoquez l'Amérique latine, on pense immédiatement à Che Guevara, à Sandino, à Allende, Fidel, Pablo Neruda etc. Si je vous dis, « Turquie » qu'est-ce qui vous vient spontanément à l'esprit ?

Si on demande à n'importe qui, même en Turquie, ce que signifie « Cadillac » ou « Pontiac », on répond toujours par des images de voiture. Sans doute que c'est une réponse désolante. Maintenant, quand on dit « Turquie », on songe aux hordes fascistes entrain de commettre leurs crimes sous les yeux de la communauté internationale. En même temps, quand on pense au mot « Turquie », malgré tous ces criminels fascistes, on voit une lutte héroïque, un modèle que moi personnellement, j'aimerais copier pour redonner une dignité à la gauche latino-américaine qui a viré à droite. Mais, reprenant le drame des images, on oublie que l'impérialisme, les oligarchies, l'argent ont pour stratégie fondamentale d'effacer nos images. On a le cas de Pontiac et Cadillac qui étaient des grands guerriers indiens d'Amérique du Nord qui se sont battus contre l'impérialisme et qui plus tard, sont tombés, vaincus par la haine. Ces grands hommes parmi des milliards, sont aujourd'hui devenus un objet risible volé à la vie, à un peuple, à une culture. Lamentablement, aujourd'hui, ils ne sont pas plus qu'un moteur avec des roues. Si on revient à la question, pour moi, la Turquie, ça veut dire « Nâzim Hikmet ». Ca veut également dire l'exemple que donne le DHKC, une organisation qui s'assure de maintenir vivante la mémoire de la résistance des peuples. Une organisation qui reste debout. En concret, après la mort de ses militants, elle devient la gardienne de leur mémoire. Le mot « Turquie », malgré l'arrogance de l'argent, incarne l'abnégation et la discipline d'un monde nouveau débordant de jeunesse qui devient un exemple pour un peuple comme le mien.

Qu'avez-vous retenu de votre tournée européenne parmi les militants politiques de Turquie ?

Avant tout, une grande fatigue !

On a eu la possibilité d'écouter et de se faire écouter dans un partage vrai et original et ce, à différents niveaux : intellectuel, social, politique et littéraire. On a eu la possibilité d'écouter les victimes de la répression en Turquie et de découvrir leur grande curiosité à notre égard, dans le sens qu'hier, on a eu la même relation entre Nâzim Hikmet et Pablo Neruda. Aujourd'hui, par exemple, dans un échange de peuple à peuple, nous avons fait un tour dans lequel nous avons parlé de notre réalité pour découvrir dans chacun de nos gestes, le discours et la réalité des peuples de Turquie. Nous sommes frustrés de ne pas avoir pu mémoriser chaque instant de nos rencontres. Pour le moment, nous avons seulement les émotions et comme vous pouvez le constater, je peux vous donner seulement une réponse émotionnelle à ce sujet. Dans quelques jours, nous allons produire des articles et des chroniques de voyage qui nous permettront de traduire dans un discours plus scientifique ce que les camarades turcs ont tenté de nous dire et que nous sommes arrivés à comprendre. En conclusion, nous sommes simplement bouleversés par la richesse de cette rencontre.

Un reportage réalisé par: TAYAD Comité (*) le 15 avril 2005

(*) Le TAYAD Comité est le Comité international de soutien à l'association d'entraide avec les familles des prisonniers politiques en Turquie.


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